sam. Mai 15th, 2021

UNE NATION QUI LIT EST UNE NATION QUI GAGNE

Entretien avec William Assanvo, chercheur senior à l’institut d’études de sécurité (ISS) « Dans le Liptako Gourma, les trafics d’armes et de motos profitent à tous les groupes armés et aux populations locales »

Entretien avec William Assanvo, chercheur senior à l’institut d’études de sécurité (ISS) "Dans le Liptako Gourma, les trafics d'armes et de motos profitent à tous les groupes armés et aux populations locales"

L’Institut d’Etudes de Sécurité (ISS) a publié, le 10 décembre dernier, un rapport traitant des liens entre l’extrémisme violent, la criminalité organisée transfrontalière et les conflits locaux dans le Liptako Gourma. Ce rapport met à nu les méthodes locales utilisées par les groupes armés évoluant dans cet espace pour se financer, se procurer des moyens opérationnels et s’implanter. Joint par nos soins, William Assanvo, chercheur senior à l’Institut d’Etudes de Sécurité (ISS) a bien voulu nous accorder un entretien dans lequel il revient sur les grandes lignes de ce rapport et les raisons de son élaboration.

L’Indépendant : Vous venez de publier un rapport inédit sur les liens entre l’extrémisme violent, la criminalité organisée transfrontalière et les conflits locaux dans le Liptako Gourma. Quels étaient les objectifs recherchés ?

William Assanvo : L’objectif de la recherche était de documenter et d’analyser les liens entre l’extrémisme violent, la criminalité organisée transfrontalière et les conflits locaux dans le Liptako Gourma. Il s’agissait pour nous d’expliquer la nature de ces liens et dans quelle mesure ils s’auto alimentent. L’étude nous a permis de comprendre que, pour les groupes extrémistes violents, les trafics et les activités illicites représentent un moyen et non une finalité. Ce moyen leur permet de mener des opérations et d’atteindre leurs objectifs. Nous avons établi trois principales fonctions dans cette recherche concernant les liens entre activités illicites et conflits locaux. Dans un premier temps, l’implication de ces groupes dans ces trafics leur permet de se procurer des moyens de subsistance, entendez par là, aliments, médicaments, cigarettes, etc. Cela leur permet également de se procurer en moyens opérationnels, à savoir les armes, les motos, le carburant.

La deuxième fonction jouée par l’implication de ces groupes dans les activités illicites c’est celle de générer des ressources financières. Ils ont besoin de se financer pour se procurer tous les moyens que j’évoquais précédemment. La troisième fonction identifiée c’est celle permettant à ces groupes de s’assurer du soutien des communautés dans les zones où ils s’implantent et où ils opèrent. Ce soutien peut être actif ou passif. En s’assurant de ce soutien, ils recrutent aussi des éléments au sein de ces communautés. Cette recherche a duré deux ans, à savoir de novembre 2017 à décembre 2019.

 

L’Indépendant : Vous établissez aussi un lien entre groupes terroristes et ceux signataires de l’Accord issu du processus d’Alger. Qu’en estil réellement ?

William Assanvo : Les groupes armés signataires de l’Accord d’Alger au Mali sont apparus surtout dans le trafic et la prolifération des armes. Ils sont apparus comme des acteurs qui jouent un rôle majeur dans cette pratique. Ces groupes disposent d’un certain arsenal du fait de la rébellion et ils bénéficient également d’une certaine marge de manœuvre dans le nord du Mali. Il ressort des entretiens que nous avons menés que ces groupes, du fait des arsenaux dont ils disposent, alimentent ce trafic. Ce ne sont pas officiellement ces groupes, mais des individus en leur sein. Et ce trafic bénéficie à tous les groupes armés, y compris les extrémistes, les milices d’autodéfense, les populations locales également. Au centre du Mali, il y a des dynamiques d’armement qui ont été mises en évidence compte tenu de la situation sécuritaire.

L’Indépendant : Comment ces groupes arrivent-ils à se procurer des moyens logistiques ?

William Assanvo : L’étude a mis en évidence un trafic de motos particulièrement organisé au Niger. Ces motos sont achetées au Nigéria et transportées vers la région de Tillabéri et vont jusqu’au Nord du Mali, plus particulièrement vers les régions de Ménaka et Gao. Il y a aussi un trafic qui passe par les régions de l’Est et du Centre du Burkina Faso, en provenance du Benin, du Togo. Mais la principale route de ravitaillement en motos qui alimentent le nord du Mali c’est celle qui va du Nigéria et remonte par le Niger. On estime entre 60 et 70 motos qui transitent chaque semaine dans ces zones. La plaque tournante de ce trafic c’est surtout la localité de Sanam, dans la région de Tillabéri, frontalière au Mali. Dans ce rapport, on a pu mettre en évidence des cas de complicité d’individus qui achètent des armes et des motos pour les transporter en brousse.

 

L’Indépendant : Quels sont les liens que les pays du Sahel entretiennent avec ceux situés près des côtes maritimes dans ce trafic ?

William Assanvo : Ces liens sont clairement établis et ils sont évidents. Ils touchent aussi d’autres aspects comme l’orpaillage traditionnel. L’or produit dans la région de l’Est du Burkina est exporté par le Benin, bien avant la situation sécuritaire actuelle. D’autres produits sont exportés illégalement par le Bénin et se retrouvent ailleurs. La même dynamique se retrouve aussi au niveau de la localité nigérienne de Torodi, frontalière au Burkina Faso et au Mali. Cela, à cause de l’existence de plusieurs sites d’exploitation le long de la frontière. Une partie de cet or va vers le Benin, le Togo ou le Nigéria.

 

L’Indépendant : Mais la situation varie d’un Etat du Sahel à un autre, puisqu’au Mali, contrairement au Niger ou au Burkina, l’Etat n’est pas présent partout. Cet aspect estil pris en compte dans ce trafic ?

William Assanvo : C’est vrai que le Nord du Mali est marqué par l’absence ou la relative absence de l’Etat, dans la mesure où ce sont les groupes armés qui contrôlent certains espaces frontaliers. Ce qui n’est pas le même problème au Niger ou au Burkina Faso, puisque les acteurs étatiques sont censés être présents partout avec un important dispositif militaire, compte tenu de la situation. Pour autant, cela n’a pas forcément contribué à résorber le trafic. L’absence de l’Etat peut certes alimenter le trafic, mais ailleurs il y a la présence de l’Etat qui n’empêche pas la poursuite du trafic. La présence ou l’absence de l’Etat n’est pas forcément un élément déterminant. A travers cette situation, les groupes armés montrent ainsi qu’ils peuvent s’adapter à n’importe quel contexte. Cela, en faisant recours à la corruption d’agents publics.

L’une des caractéristiques qu’on a pu mettre en évidence dans le Nord du Nigéria, jusqu’au Nord du Niger, dans la région de Tillabéri, c’est qu’ils ont mis en place des dispositifs qui leur permettent d’échapper au contrôle. Ils ont des réseaux d’informateurs le long de la route depuis la frontière avec le Nigeria. Ce qu’il faut avoir à l’esprit c’est qu’il y a un système qui s’est mis en place avec les dynamiques de contagion. Ce qui fait que, même si un pays n’est pas touché par un phénomène, il est vulnérable du fait de la proximité géographique. Sans compter les similitudes que l’on voit le long de la frontière chez les populations qui y vivent. Ces caractéristiques favorisent la contagion et le déplacement d’un phénomène d’une zone à une autre. On observe ce phénomène entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ce sont des zones qui sont de plus en plus en train d’être touchées par l’antagonisme présenté souvent comme des conflits intercommunautaires. Ces risques se répercutent plus spécifiquement au niveau des régions frontalières du Burkina Faso. D’où la nécessité d’envisager la mise en place des mesures de prévention et d’anticipation. Ce qui soulève la question de la capacité de ces Etats à prévenir ce genre de situation.

L’Indépendant : Somme-nous préparés à cela?

William Assanvo : Les informations que nous avons recueillies ne nous poussent pas à l’optimisme. Il y a un risque de contagion réelle, surtout au niveau des zones frontalières. Il faut craindre qu’un incendie ne démarre au niveau du Burkina Faso avec tout ce que cela implique comme risque pour le vivre ensemble, la cohésion sociale, la résurgence des conflits communautaires.

L’Indépendant : Quelles sont les pistes de solutions préconisées dans ce rapport ?

William Assanvo : Cette recherche est la première d’une série de deux rapports. Il y a un autre rapport qui portera, lui, sur l’analyse des réponses. Il est en train d’être finalisé. En attendant que ce rapport soit disponible, la recherche actuelle se focalise plus sur l’implication et les liens entre les phénomènes. L’autre rapport présentera une analyse des réponses.

D’ores et déjà, quatre éléments sont disponibles en termes d’esquisses de réponses que les Etats devraient prendre en compte pour identifier les solutions. Il y a d’abord le fait que les phénomènes dont on parle sont de plus en plus locaux. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de dynamique externe. Ces efforts locaux visent donc à se financer, à recruter, s’implanter et être soutenus par les communautés, se procurer des moyens en s’appuyant sur les dynamiques socioéconomiques.

Il ne faut plus se mettre à l’esprit que le danger ne provient que du côté de la Libye. Le problème est local et il faut chercher à le résoudre localement. Les autorités locales ont les moyens et la capacité de le faire. Ce n’est pas de la Libye que la solution sera trouvée. On aura beau régler la situation en Libye, les problèmes locaux persisteront.

Le deuxième élément c’est le fait que ces groupes sont dans une logique opportuniste et pragmatique. On a beau dire que ce sont des groupes djihadistes, avec tout ce que cela implique comme dimension morale et idéologique les empêchant de s’impliquer dans des activités illicites, c’est loin d’être le cas, puisque ces groupes sont les premiers acteurs et bénéficiaires de ces trafics.

Etant dans une dynamique opportuniste et pragmatique, s’il y a une activité ou une réalité qui peut leur permettre de s’implanter ou de se procurer peu importe sa nature, ils vont s’impliquer. Ces groupes sont opportunistes aussi dans la mesure où ils exploitent toutes les vulnérabilités, les faillesses et les réalités qu’ils rencontrent dans leur environnement local. Ces phénomènes ont des dimensions transfrontalières et transnationales. Le carburant, les motos, il y a aussi le bétail qui est transporté d’une frontière à l’autre sans problème. Donc, la réponse doit être locale, nationale mais aussi transnationale. C’est comme cela que l’on peut réduire les facilités dont ils peuvent bénéficier.

Le quatrième aspect c’est la nécessité d’anticiper les effets dominos ou effets secondaires. Les phénomènes sont complexes et ont des imbrications. Tous les groupes armés sont impliqués dans les trafics. Ceux-ci bénéficient à la population et aux groupes criminels. Si on prend la décision de s’attaquer à la contrebande au motif qu’elle bénéficie aux groupes terroristes, on va aussi tuer une forme d’économie parce qu’il y a des gens auxquels cette situation permet de générer des revenus et d’autres qui vivent de cette activité. Donc, l’idée ce n’est pas de dire qu’il ne faut pas s’attaquer à ce problème, aux groupes ou aux trafics, mais de réfléchir aussi sur les effets secondaires qu’une telle action pour créer. Il faut bien comprendre les imbrications et la complexité des situations et essayer de réfléchir et d’anticiper sur les conséquences des actions à mener sur d’autres aspects de la vie socio-économique. On sensibilise d’abord sur ces quatre éléments avant d’en venir aux réponses proprement parlées.

L’Indépendant : Un mot pour clore cet entretien…

William Assanvo : Ces phénomènes sont très complexes et très souvent on touche du doigt un ou deux aspects mais on ne peut le toucher dans sa globalité. Il y a un effort à faire par tout un chacun, en fonction de sa position ou de son expérience. Il est important d’avoir la compréhension la plus partagée et la plus complète possible du problème.

Entretien réalisé par Massiré DIOP

Source: l’Indépendant