dim. Août 1st, 2021

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L’esclavage par ascendance dans la région de Kayes: Des pratiques peu orthodoxes qui compromettent la paix et la cohésion  sociale en milieu Soninké

Depuis 2018, une recrudescence des violences en lien avec la pratique de l’esclavage par ascendance dans la région de Kayes suscite de vives tensions. Il y a deux ans, une centaine de personne ont été  expulsées de Kaïnera, une localité située dans la région de Kayes. En mai dernier, les membres d’une vingtaine de ménages ont été accueillis à la Cité des Enfants, après avoir fui les violences à Bagamabougou, à une trentaine de  kilomètres de Diéma.

L’esclavage dit par ascendance  résiste encore à l’épreuve du temps en milieu Soninké. Ces dernières années, des voix se lèvent de plus en plus contre la pratique suite à des cas de violences enregistrés dans la Cité des rails. L’Indépendant est allé à la rencontre des ressortissants de Bagamabougou qui ont été contraints par les  »maîtres » de quitter le village en raison de leur refus de se soumettre à l’esclavage.

Plus de 130 personnes,  dont 41 femmes et 79 enfants sont installées à la Cité des Enfants, en Commune V du district de Bamako. Marabata Diarra est le vice-président de l’association  »Gambana’‘, qui veut dire Rassemblement pour la fraternité et le progrès en Soninké, une association,  dont les membres fondateurs sont issus de la communauté soninké établie dans  la diaspora et qui, depuis sa création en 2017, élève la voix contre la pratique de l’esclavage.

Assis au milieu d’un groupe d’hommes, lors d’une rencontre avec une organisation humanitaire, Marabata Diarra, lui-même considéré comme  »esclave »,  affirme que le phénomène est bien réel dans son village et dans les localités voisines.  » A Bagamabougou, nous sommes privés de tout. Nos enfants sont interdits d’aller à l’école et au centre de santé. Impossible pour nous d’occuper un poste politique ou administratif, encore moins être imam d’une mosquée », déplore le sexagénaire, visiblement désemparé.

A côté de lui, Tountou Diarra avec une fracture au bras droit, affirme avoir été agressé par les jeunes de son village parce qu’il lui était interdit de sortir de sa maison où sa famille était assiégée.  » C’est en allant faire un retrait d’argent pour trouver de quoi nourrir la famille, qu’un groupe de jeunes s’en est pris à moi en me traitant de fils d’esclave « , confie-t-il avec amertume. Agressé au même titre que Tountou, le jeune Sékou Koma aussi porte des zébrures sur le dos. Ces familles ont été assiégées trois jours durant par des groupes de jeunes,  les empêchant de vaquer à leurs occupations

La passivité des autorités pointée du doigt

Mamadou Konaté connu sous l’appellation «Ras Mandé» est un jeune engagé au sein de Gambana pour combattre la pratique de l’esclavage par ascendance. Il indique que plus de 80 plaintes ont été introduites  auprès de la justice à Dièma ainsi qu’à Bamako.

Toutefois   » les dossiers sont toujours classés sans suite et les auteurs ne sont jamais inquiétés « , dit-il. Le jeune homme n’hésite pas à décliner  l’identité de certaines figures politiques  qui cautionneraient la pratique et inciteraient à la violence. Des faits confirmés par le président de la  CNDH (Commission nationale des Droits de l’Homme), Aguibou Bouaré.  » Pour des raisons électoralistes, certains députés font l’apologie de l’esclavage pour bénéficier de la majorité de l’électorat composé des  »nobles » « , indique M. Bouaré

Tout en regrettant un  »déni » de l’Etat pendant un certain temps, Aguibou Bouaré indique que la CNDH a engagé des poursuites judiciaires  contre certaines personnes, au double plan national et international.

A noter  que lors du forum régional sur l’esclavage au Mali  organisé par le réseau G5 Sahel de lutte contre l’esclavage, du 8 au 10 juin dernier, de fortes recommandations ont été  formulées notamment, l’adoption d’une loi criminalisant l’esclavage et son application effective.

Cette forme de l’esclavage se manifeste par l’accomplissement de certaines tâches pour les  »maitres » entre autres, la recherche de bois de chauffe, l’exécution de travaux champêtres tandis que les «femmes esclaves» sont d’office considérées comme étant une propriété  du «maitre».

L’impact de la migration et les réseaux sociaux

Selon le  Sociologue et Président de l’association Action Vie Solidaire (AVIS), Bocary Guindo, la pratique de l’esclavage telle que manifestée a pratiquement existé dans toutes les communautés du Mali.  » L’esclavage est concomitant à nos sociétés caractérisées par la hiérarchisation des couches sociales. Et il  remonte bien avant la colonisation « , indique-t-il. Et d’ajouter  » les réactions que la pratique suscite actuellement sont  dues  à l’impact des réseaux sociaux et aux effets de la migration,  dont une importante partie de la communauté soninké est candidate « .

En septembre dernier, quatre hommes ont été battus à mort pour avoir refusés de se soumettre à l’esclavage dans la région de Kayes. Suite à ces meurtres, les Nations Unies avaient condamné les faits et exhorté le Mali à ‘‘mettre fin à l’esclavage une fois pour toute ».

La pratique exercée par ses défenseurs au nom des coutumes et traditions ne saurait justifier cette  »atteinte à la liberté », selon le président de la  CNDH,  citant l’article 2 de la Constitution malienne  qui dit que  »tous les Maliens naissent et demeurent libres et égaux en droits et en devoirs. Toute discrimination fondée sur l’origine sociale, la couleur, la langue, la race, le sexe, la religion et l’opinion politique est prohibée ».

M.B.S

Source: l’Indépendant